Inspirations

Nos outils de communication sont devenus des obstacles à notre finesse d’expression

 

Nos moyens de communication actuels sont exceptionnels. Jamais dans l’histoire de l’humanité nous n’avons eu un accès aussi simple et immédiat à l’autre. SMS, e-mail, messagerie instantanée, réseau social, message vocal, nous avons à notre disposition une grande variété de solutions pour nous connecter à nos proches ou à des inconnus à l’autre bout du monde.

Vu sous cet angle, c’est génial.

Mais vous avez lu le titre de mon article. Vous vous doutez bien que je vais vous parler aujourd’hui d’un aspect moins réjouissant de notre communication moderne. Vous savez de quoi je parle, vous l’expérimentez tous les jours plus ou moins consciemment en ouvrant facebook, twitter, instagram ou votre boîte mail. Oui, je parle de l’impact du numérique sur notre communication et sur notre richesse intérieure.

 

Tout commence par une vidéo

 

Il y a quelques semaines, j’ai vu une vidéo de la chaîne Youtube La Cartouche qui aborde très pertinemment les conséquences de notre usage actuel des réseaux sociaux. Plus que notre usage d’ailleurs, il s’agit de démontrer que les fonctionnalités d’interactions qui nous sont proposées sur ces réseaux dissolvent le moi. Si vous avez un peu de temps à l’occasion, je vous conseille vivement de la regarder.

 

 

J’ai beaucoup aimé cette vidéo pour deux raisons. Premièrement pour la qualité d’expression et la finesse de réflexion du youtubeur. Deuxièmement car je rejoins en grande partie son avis. Il m’a donné envie de prendre du recul pour observer mon propre comportement sur les réseaux. Suite à ce visionnage, je me suis lancée dans un petit défi personnel. Ce n’est pas le sujet de cet article mais j’y reviendrai peut-être plus tard sur ce blog.

Alors, comment les réseaux sociaux limitent-ils nos possibilités d’expression ? Je vais tâcher de vous l’expliquer à ma façon.

 

De l’échange en prêt-à-porter

 

Dans le domaine du vêtement, vous connaissez la différence entre le sur-mesure et le prêt-à-porter. Mais remettons les choses à plat.

Le vêtement sur-mesure est fait aux mesures d’un individu en particulier. La pièce en question peut même être unique si elle est réalisée selon les goûts de l’individu concerné. Généralement, le prix du sur mesure est élevé puisque le travail est spécifique. Le temps de fabrication est donc long.

 

Le vêtement prêt-à-porter est réalisé sur la base d’une taille et d’un modèle défini à l’avance. De nombreuses pièces sont créées. Dans ce cas, ce n’est pas le vêtement qui s’adapte à son porteur mais le porteur qui s’adapte au vêtement. Le prix est bas car le vêtement est standardisé. Le temps de fabrication est quant à lui rapide.

Dans le domaine de la communication, je constate que l’on tend de plus en plus vers l’utilisation de fonctionnalités en prêt-à-porter. Le « j’aime » d’Instagram, les « réactions » de Facebook, les hashtags de Twitter ou encore les réponses pré-écrites de Linkedin. Nous avons à notre disposition tout un panel de fonctionnalités d’expressions standardisées et rapides d’utilisation. Nous nous adaptons individuellement à ces outils mais l’outil ne vient jamais mettre en avant notre singularité.

Il y a quelques jours je discutais avec un groupe sur la messagerie de Linkedin et j’ai eu une belle proposition de prêt à porter :

 

Je ne sais pas vous mais ce genre de fonctionnalité me met un peu mal à l’aise 😀

 

La réponse pré-écrite, innocente et pratique fait totalement abstraction de notre singularité, de notre personnalité et surtout de la subtilité de nos expériences. Il en va de même pour les like, les « réactions » et les hashtags qui nous incitent à lisser nos pensées et nos émotions. La nuance n’a plus sa place dans nos échanges et elle n’est pas facilitée. Adieu le sur mesure, bonjour le prêt-à-porter.

 

Le confort de réagir sans s’impliquer

 

Les réseaux sociaux élargissent considérablement notre zone de confort en mettant à notre disposition des outils qui nous évitent de réfléchir.

Cette publication me plaît ? Comment l’exprimer ?

Avant l’avènement du like et des « réactions », j’étais obligée de m’impliquer un minimum dans un commentaire. Écrire quelques mots ou quelques phrases pour décrire mon ressenti ou mes pensées. Si je n’avais rien à dire, je passais mon chemin. Inconsciemment ou pas j’étais forcée d’observer mon ressenti pour pouvoir le partager.

 

Les fameuses « réactions »

 

Aujourd’hui, je peux cliquer sur « j’aime ». Je n’ai plus besoin de m’impliquer ou de réfléchir pour réagir. Mon clic est guidé par des émotions que je n’ai pas à déchiffrer.

Il y a pourtant déjà fort à faire dans notre société occidentale du point de vue de notre rapport aux émotions. Et peut-être plus encore dans le domaine de la communication avec autrui.

Qu’est-ce qu’une émotion et à quoi sert-elle ? Que se passe-t-il si je la refoule au lieu de l’écouter ? Comment communiquer avec mon entourage ? Comment reconnaître mes besoins pour les exprimer ? La méconnaissance d’un savoir aussi élémentaire joue malheureusement un rôle important dans le nombre de dépressions, de burnout et autres formes de mal-être courants. Et en plus de cela, non contents d’être ignorants sur le sujet, nous nous entourons d’outils qui limitent nos possibilités d’introspection et d’expression de soi.

Le bouton « j’aime » nous vend une vision binaire et atrophiée de la réalité. Pour réagir nous n’avons pas accès à la nuance. Nous devons alors prendre position à l’aide des options qui me sont offertes : j’aime ou rien.

Et au fait, est-ce que nous cliquons sur le bouton j’aime parce qu’on apprécie vraiment ou parce que l’on veut montrer qu’on existe ? Est-ce que le like ne serait pas un moyen d’exprimer quelque chose comme : « Je suis là, j’ai lu/vu ton post qui a provoqué chez moi une approbation et je te le fais savoir. »

Si j’en crois la vidéo Dopamine réalisée par ARTE sur l’addiction à facebook, le like engendre le like. Nous likons pour être likés en retour par un phénomène de boucle de rétroaction sociale. Tout ceci est bien cynique car finalement l’utilisation que nous faisons de la fonctionnalité ne correspond même plus au nom qu’elle porte.

 

Le novlangue du 21e siècle

 

C’est là que j’en viens au deuxième point sombre des réseaux sociaux : ils nous inondent d’un novlangue dont nous n’avons pas ou peu conscience.

Pour celles et ceux qui ne connaissent pas, le novlangue est une langue inventée par George Orwell dans son livre 1984. « Le principe est que plus l’on diminue le nombre de mots d’une langue, plus on diminue le nombre de concepts avec lesquels les gens peuvent réfléchir, plus on réduit les finesses du langage, moins les gens sont capables de réfléchir, et plus ils raisonnent à l’affect. La mauvaise maîtrise de la langue rend ainsi les gens stupides et dépendants. » (citation de l’article Novlangue sur Wikipédia)

La force du novlangue, c’est qu’en plus de réduire le nombre de mots et de concept d’une langue, il déforme le sens initial des mots. Le mot n’a plus de sens précis et par là même il perd son utilité.

J’ai repéré sur les réseaux sociaux plusieurs fonctionnalités dont le nom ne décrit plus ou presque plus la fonction. En voici quelques unes.

Aime

Reprenons par exemple notre « j’aime » de tout à l’heure. Qui croit encore que son intérêt est d’indiquer que l’on aime quelque chose ? Personne. Car les utilisateurs ne sont pas aussi naïf. Le « j’aime » a dépassé depuis longtemps sa fonction initiale.

Pour les particuliers, il permet de soutenir les artistes/marques/indidivus dont on apprécie le travail pour leur donner de la visibilité ou pour influencer les algorithmes. C’est une pratique complètement admise sur YouTube où le « j’aime » est d’ailleurs appelé « pouce bleu » tant il a perdu son sens premier.

Pour les professionnels ou les producteurs de contenus, le « j’aime » est un indicateur. Indicateur de succès, de visibilité, de notoriété, d’engagement… la liste est longue. Le pouce bleu permet d’évaluer la portée d’un contenu pour ensuite le classer dans la catégorie « post à impact » ou non. Ainsi, il permet de produire plus de contenus que les utilisateurs « aiment » pour générer plus de « vues ». Pour les dirigeants des réseaux sociaux, c’est un outil de profilage qui permet de faire du chiffre d’affaires en vendant de la publicité. Sans oublier les études comportementales sur les utilisateurs.

Commente

Prenons un autre exemple, le « commentaire ».

Le commentaire classique est définit de la façon suivante : « Ensemble des explications, des remarques à propos de quelque chose. Addition, explication apportée sur un sujet.«  (définition Le Robert).

Que dire alors des commentaires postés sous les vidéos YouTube pour aider au référencement ? En voici un exemple :

Mais surtout, le commentaire sert à se rendre visible. En étant actif et en commentant, on attire l’attention sur nous, sur notre profil, nos produits, nos contenus. Certains commentaires sont postés dans un but purement promotionnel. Linkedin fonctionne sur ce principe et incite fortement ses utilisateurs à « interagir » avec la communauté pour gagner en visibilité. Toutefois, il est vrai que le commentaire sert encore à commenter. Mais pour combien de temps ? Comment commenter avec authenticité lorsque l’on a conscience de la portée promotionnelle d’une telle action ? Dans quelle mesure les utilisateurs gardent-ils leur spontanéité ?

Partage

Un autre mot du novlangue d’internet c’est le « partage ». Je ne vais pas refaire une démonstration pour expliquer en quoi il peut lui aussi rentrer dans la liste des fonctionnalités détournées, vous avez compris le principe.

Le « partage » c’est super ! Cela permet de mesurer la « viralité » d’un contenu. Si le contenu est partagé des milliers de fois c’est qu’il est vu. S’il est vu, c’est qu’il permet de toucher beaucoup de gens. C’est donc le contenu idéal pour vendre des produits !

La majorité partage-t-elle encore des contenus avec l’intention de partager, au sens noble du terme ? Permettez-moi d’en douter.

 

Des conséquences négatives pour les utilisateurs

Quels sont alors les risques de l’utilisation systématisée de ces fonctionnalités ?

Ici, je pose la question pour une utilisation systématique et répétée. Par exemple lorsque la quasi totalité de notre communication avec autrui se fait au travers d’applications qui proposent des fonctionnalités prêt-à-porter. Les premiers concernés étant bien sûr les plus jeunes générations qui naissent et grandissent avec l’omniprésence des réseaux sociaux.

Les risques sont multiples et variés : appauvrissement du langage, troubles de l’attention, difficulté à l’introspection, difficulté à communiquer, manque de confiance en soi, méconnaissance de soi, incapacité à interpréter les signaux subtils de communication interpersonnelle, incapacité à comprendre ses besoins émotionnels, difficulté à construire une pensée complexe, etc.

 

Et la nuance dans tout ça ?!

 

Cela dit, il convient d’ajouter un peu de nuance. Évidemment, le réseau social seul ne peut pas être tenu pour responsable des maux que j’ai listé. Ce serait nier la dimension multi-factorielle de nos troubles. Ce serait nier la complexité de notre fonctionnement.

Toutefois, il me semble intéressant de prendre conscience de l’influence de nos outils de communication dans notre comportement quotidien. De ne pas sous-estimer leur impact sur nos cerveaux, nos relations, notre intériorité. De ne pas nous perdre dans nos outils comme s’ils étaient une fin et non un moyen.

J’envisageais de terminer mes propos avec une ouverture sur le futur, de proposer des pistes de solutions, mais je me rends compte que ce sujet est bien trop vaste. Il ne sera pas bouclé en un seul article ! 

Dans la suite, je vous parlerai de « fast-communication » et d’une possible « slow-communication » dans un monde voué à la décroissance.

En attendant, je termine sur un proverbe chinois que j’aime beaucoup et qui dit :

 

« Lorsque le sage montre la lune, l’idiot regarde le doigt. »

 

 

2 commentaires

  • Alexandra

    Je viens de lire ton article, et je me rends compte que j’avais « liker » ton post Facebook avant de le lire. Parce que le titre m’a interpellée et pour t’encourager, mais c’est vrai que ce petit bouton « like » est devenu tellement un automatisme qu’il perd en effet de son sens. J’avais lu une fois qu’il signifiait aussi parfois « oui j’ai bien lu ce que tu as écris ».
    C’est vrai qu’il y a une dimension commerciale et promotionnelle dans les réseaux sociaux que l’on a un peu tendance à oublier, c’est bien de le rappeler. On perd peut-être petit à petit cette véritable notion d’échange au fur et à mesure que cela se professionnalise. J’ai hâte de voir ce que tu as choisi de faire pour te détacher de tout ça.
    J’avais vu également passer un autre article concernant les émotions, que les connaître permettrait entre-autre d’éviter burn-out ou autre. Si je le retrouve, je te l’enverrai.
    En tout cas bravo pour cet article, je suis impatiente de lire la suite !

    • Juliette

      Merci Alexandra d’avoir pris le temps de commenter déjà 😉
      Je te rejoins sur le fait que le like devient un automatisme. En m’observant interagir sur les réseaux sociaux, notamment facebook, j’ai constaté que je m’en servais majoritairement comme d’un accusé de réception. Le « oui j’ai bien lu ce que tu as écris » dont tu parles.
      Quant aux émotions, leur rôle et leur importance me semble largement sous-estimé dans notre société. C’est un sujet auquel je me suis familiarisée seulement depuis le début de ma formation de coaching. Et plus j’ai creusé, plus j’ai pris conscience de l’impact de la méconnaissance de ce sujet dans notre quotidien.
      Quand une personne prend conscience que l’émotion est un messager et non un ennemi, son rapport aux autres et à lui-même change radicalement. Je peux l’observer directement en coaching. C’est un peu comme découvrir un trésor caché dans ce qu’on croyait être un déchet à débarrasser !
      Je lirai l’article avec plaisir merci 🙂

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